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"Enfin, dis-je à Dubois, on va se démerder pour en emporter le plus possible !"
Nous commençons par prendre le pain et les casse-croûtes. Puis, nous faisons remplir nos bidons avec le pinard. Quand nous avons pris tout notre vin pour la section, il ne nous reste plus que deux ou trois bidons, c'est-à-dire un compte insuffisant pour emporter tout le jus. Nous faisons néanmoins remplir ce que nous avons de disponible et nous prenons notre viande. Comme il y en a deux morceaux par poilu, nous ne pouvons pas prendre beaucoup de légumes. Nous pressons le tout avec nos mains pour en faire entrer le plus possible : si la Duchesse de Broglie nous voyait, certainement la brave femme serait dégoûtée !
Enfin, nous nous chargeons et lorsque nous sommes prêts à partir, nous avons à porter chacun le ravitaillement pour dix-huit poilus, soit neuf boules de pain, de multiples boites de conserves, une dizaine de bidons et enfin un bouteillon de cinq litres archi-plein de viande et de légumes.
Au bout d'un kilomètre, nous ne pouvons souffler : les courroies des bidons nous pressent la poitrine et la toile de tente passée en sautoir, nous étrangle... Nous marchons quand même. Et pourtant, ce n'est pas l'envie qui me manque de me reposer un peu. Mais je pense aux copains qui attendent impatiemment le becqueter et je file... C'est déjà suffisant que nous n'ayons pas tout, et je pense à la tête de nos zigoteaux quand ils vont savoir qu'il y a, à peine, un quart de jus par poilu et presque pas de légumes.
Enfin, ce n'est pas de notre faute, nous avons fait ce que nous avons pu et c'est déjà bien gentil de notre part d'avoir pris tout le pinard, tout le pain et tous les casse-croûtes
Nous retraversons Domart, que les boches ont cessé momentanément de bombarder, puis Hourges, et à la cagna du lieutenant, le cortège se dissout, chaque groupe se dirigeant vers l'emplacement de sa section respective. Dubois et moi, nous dirigeons vers l'endroit où le juteux a installé son abri.
Il fait assez sombre, et de la tranchée, on ne distingue que vaguement nos silhouettes. L'adjudant, apercevant des bouteillons au bout de nos bras, nous reconnaît néanmoins : "Eh bien, d'où venez-vous ? Puisqu'il n'y a pas ravitaillement vous ne pouvez pas rentrer avec vos camarades ? - Comment, lui dis-je, il n'y a pas ravitaillement ? Eh bien, et ce que nous avons sur le dos, vous croyez que ça ne se mangera pas ?"
En, en même temps, nous nous déchargeons. Il n'en revient pas :
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