home
La moitié des poilus sont saouls, et ceux qui ne le sont pas tombent de fatigue. Voilà une marche qui promet d'avoir du succès. Le rassemblement s'opère tant bien que mal, plutôt mal que bien ! Les types saouls poussent des jurons, parce que ça les faits... chier ! Ceux qui n'ont pas bu, râlent aussi, parce qu'après une journée de repos, il faut déjà remettre ça !
Enfin le départ est donné. Mon sergent, Gonnord, fait une marche serpentine. En arrivant à Vers, il s'allonge, entraîné par le poids de son sac. Je l'agrippe par son équipement et veux le remettre debout, mais il n'est pas sur ses jambes que, vlan ! une seconde bûche accompagne la première ! Je le remets droit, il se cramponne à mes musettes et ainsi il peut continuer à marcher !
...En traversant le pays, un sergent qui soutient un poilu malade, voyant un rais de lumière filtrer sous une porte, y frappe : c'est le curé qui vient ouvrir. Un colloque rapide s'engage : "Pardon, Monsieur, demande le sergent, voudriez-vous donner de l'eau à ce pauvre diable qui est malade ? - Foutez-moi le camp, répond gentiment le curé, quand vous aurez rendu l'Alsace et la Lorraine, on vous donnera de l'eau !"
Là-dessus il ferme sa porte au nez du sergent stupéfait. Encore un qui a de la chance que nous soyons en marche, car autrement nous nous chargerions avant de lui livrer l'Alsace et la Lorraine sur un plateau, de nous servir nous-mêmes la flotte demandée !... Enfin, nous continuons notre route.
Première pause. Nous jetons nos sacs et tombons lourdement à terre. Je sens mes yeux se fermer. Ce n'est pas la boisson qui me fait cet effet-là car je n'ai pas bu, ayant préféré aller prendre un bain, mais bien ce dernier qui m'a éreinté.
Le train de combat continue son chemin. Lorsque les caissons de munitions passent devant nous, Touraud, un vieux de la classe 98, qui n'arrête pas de gueuler, attrape son fusil par le canon et le colle sous la roue d'un caisson tout en hurlant : "Bande de vaches ! Le vlà vot'fusil ! Vous me faites chier avec votre guerre ! Merde, moi, j'marche pus !"
Le sergent-major essaye de s'interposer : "Toi, nez sale ! M'emmerde pas !"
|