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Notre journée se passa donc à fumer, lire, écrire et jouer aux cartes, car je commençais à ce moment-là, à m'initier aux mystères de la manille aux enchères.
Le soir vint vite, et je ne fus pas des derniers à vouloir me coucher. J'allais m'introduire dans les draps, lorsque mes pieds rencontrèrent une résistance. Mes voisins de lit avaient profité de ce que j'étais parti aux cabinets pour rouler les draps et les attacher avec une ficelle. Je ne dis rien et mes pieds, ayant réussi à passer de chaque côté du noeud, je dormis tout aussi bien. Mais je me promis à moi-même, que ce ne serait pas perdu. Je fus un des premiers levés, le lendemain matin. Dès le réveil, j'étais debout, ne gardant plus comme souvenir de ma piqûre, qu'une légère ankylose du bras, car le sérum, agissant dans l'épaule, immobilisait le bras gauche toute la journée pendant laquelle il faisait son effet.
Je partis chercher le jus. Il fallait aller à la cuisine de la compagnie à Miribel. En passant près du parc aux voitures, je me munis d'une corde, que je cachais sous mon matelas, sitôt rentré dans ma chambre. La journée, nous fîmes un peu d'exercice avec notre sergent comme chef de section, car même aux heures de travail nous restions isolés des autres sections.
Le soir, je m'arrangeais à me coucher le dernier. J'avais auparavant, préparé ma corde. J'avais repéré celui que je croyais être l'auteur de ma farce, et je me disposais à lui en jouer une autre de ma façon. Nos lits comprenaient une sorte de sommier métallique plat, composé de cinq lamelles d'acier, le tout monté sur deux tréteaux en fer, et se tenant par de petites têtes de métal qui s'adaptaient aux trous correspondants aménagés dans le sommier. Le tréteau de la tête du lit était plus haut que celui du pied donnant ainsi une certaine inclinaison au sommier.
J'attachais solidement ma corde au tréteau du pied, et comme le lit me faisait face de l'autre côté de la chambre, je n'eus qu'à faire passer ma corde sous la table et en amener le bout près de mon lit. Cela fait, je me couchais tranquillement, après avoir soufflé ma lampe à pétrole qui nous éclairait.
...J'attendis une dizaine de minutes, puis prenant le bout de la corde, je tirais un bon coup et je jetais le bout à la volée, dans la chambre, de manière que le poilu ne puisse voir d'où l'on avait tiré. Il est facile de prévoir ce qui devait arriver. Le tréteau, tiré violemment, céda sous la violence du choc. Le sommier n'étant plus maintenu, de par son inclinaison, partit en avant, entraînant le matelas, la paillasse et le poilu qui, juché si haut, commença par aller choir par terre.
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